COLOMBIE : TERRORISME D'ÉTAT, TERRORISME D'EMPIRE - Thierry Pignolet

Paru dans le Drapeau Rouge n° 25, décembre 2008 – janvier 2009, pages 10 et 11

Bien que pays riche bénéficiant d’une croissance économique annuelle de 7 %, la Colombie accuse un des taux d’inégalité sociale les plus élevés d’Amérique Latine. Elle y est en effet un des dernier pays -avec le Mexique et le Pérou- à encore appliquer les formules néolibérales à outrance. L’exploitation des richesses ne profite qu’à une minorité de 10 %. La moitié des terres agricoles n’appartiennent qu’à 0,3 % de la population. 1,3 million de familles paysannes, soit 54 %, n’ont pas de propriétés -alors que 15.000 personnes possèdent à eux seuls 49 millions d’hectares. 17 millions de Colombiens vivent dans la pauvreté et six millions sont dans l’indigence.

Le 9 avril 1948 est assassiné, à Bogotá, Jorge Eliécer Gaitán (1989-1948, photo ci-contre). Candidat aux élections présidentielles, ce partisan des banques nationalisées et des entreprises de services publics a éveillé une conscience de classe jusqu’alors inexistante en Colombie. Instantanément éclate le Bogotazo, soulèvement populaire sanglant -3000 morts officiels dans les 3 premiers jours, suivi d’une véritable orgie de sang, la Violencia. 300.000 paysans colombiens seront assassinés sur une dizaine d’années. Une guérilla naît et s’étend sur l’ensemble du territoire. S’ensuivent un durcissement et une militarisation du pouvoir, et un apport d’aide « civile » à l’armée : naissent les premières bandes para-policières, ou paramilitaires.

1959, ¡Hasta la victoria siempre! Les Etats-Unis (USA) voient « rouge » et forment des milliers de militaires latino-américains à des tâches « contre-insurrectionnelles » -traduisez « anti-communistes ». Les USA enverront chaque année en Colombie conseillers militaires, armes, argent -encore et encore. Les Forces armées se voient attribuer des pouvoirs exhorbitants en matière de maintien de l’ordre public -ou plutôt de répression des revendications sociales. La Doctrine de Sécurité Nationale (DSN) du président Kennedy est appliquée, renouvelant l’expérience US au Vietnam, française en terre algérienne, ou même nazie contre la Résistance. Les paramilitaires renforcent leur nouvelle stratégie -armer des civils- inspirée de l’expérience anglaise au Kenya et en Malaisie. Un décret de 1965 légitime ces groupes de Défense Civile -créant les groupes d’autodéfense. S’installent peu à peu une complicité, une complémentarité entre l’Etat colombien, les Forces armées et les groupes paramilitaires. Ceux-ci contrôleront ainsi, jusqu’à ces dernières années, des territoires entiers, par les méthodes les plus abjectes et sanguinaires  -massacres collectifs ou sélectifs à la tronçonneuse ou à la machette, disparitions, déplacements forcés, tortures, viols, appropriation de terres collectives de communautés paysannes, noires ou indigènes- et offrent leurs « services » aux grandes multinationales pour « maîtriser » les conflits sociaux ou de travail et permettre ainsi la mise en place de méga projets économiques et industriels.

Le paramilitarisme avant les FARC

En réaction naissent, en 1964, l’Armée de Libération Nationale (ELN) d’inspiration guevariste et, l’année suivante, les Forces Armées Révolutionnaires de Colombie, les FARC -de courant marxiste. Ce sont la pauvreté et l’injustice sociale croissantes, le monopole d’un pouvoir politique intolérant et l’application d’une stratégie paramilitaire appuyée par les EU qui sont la cause de la naissance de ces mouvements insurgés armés -et non l’inverse comme l’affirme l’oligarchie colombienne. Si les FARC sont bien un mouvement de guérilla armé, il n’en a pas toujours été ainsi : engagées en 1985 dans des pourparlers de paix avec le Gouvernement, elles déposent en effet les armes et fondent l’Union Patriotique (UP). Les guérilleros démobilisés intégrés à l’UP obtiennent 320.000 voix aux élections, décrochent des postes de maires et de députés. C’en est trop pour certains ! L’UP va devenir la cible des Forces armées et des groupes paramilitaires : 3.000 membres sont assassinés dans les semaines qui suivent -un véritable génocide politique. Les FARC reprennent alors la clandestinité... et les armes !

Nul n’ignore non plus que la Colombie est le premier producteur de cocaïne au monde. Or il se fait que, au début des années 80, les narcotrafiquants eurent justement besoin d’investir leur argent dans des zones fraîchement « nettoyées » par les paramilitaires. Petit à petit, le trafic de narcotiques va financer les opérations paramilitaires. Des narcotrafiquants deviennent des chefs paramilitaires -et vice-versa. La CIA, voulant financer à ce moment leur Contra au Nicaragua, se tourne également vers le narcotrafic colombien ! La cocaïne colombienne est acheminée vers les Etats-Unis via l’Amérique centrale par des avions militaires camouflés, pour être vendue ensuite dans la rue : engrangement de bénéfices « sales » pour financement de guerre « sale ». Les barons de la drogue, de plus en plus puissants, commencent à intégrer, avec leurs associés paramilitaires, une grande partie de la structure politique, économique et sociale du pays. Le produit du trafic est recyclé dans tout le système financier et économique, et le paramilitarisme entre dans les composantes mêmes du régime politique « démocratique » : gouvernement, parlement, justice.

Les années 90 sont celles d’une « guerre intégrale et totale » à la guérilla. Les budgets militaires sont augmentés... mais les prisons se remplissent plus d’activistes sociaux et politiques que de guérilleros. Jamais le taux de criminalité politique n’atteint de tels sommets ! Le taux de pauvreté augmente considérablement, tandis que l’ouverture du régime à un néolibéralisme effréné « libéralise » l’économie et privatise de nombreuses entreprises publiques. On feint de décider le démantèlement des paramilitaires, pour remplacer ceux-ci par de nouveaux groupes appelés Convivir (« vivre ensemble »)... qui en adoptent les mêmes principes. Un certain Alvaro Uribe Velez, alors gouverneur de département, en est un ardent défenseur.


« Guerre au terrorisme » et « Plan Colombie »

11 septembre 2001, attentat à New York. Par le lancement de la « guerre au terrorisme », les FARC, ELN, ... deviennent des « terroristes ». Washington conçoit et impose le « Plan Colombie » qui, selon les fonctionnaires, est un programme intégral de développement destiné à régler le conflit intérieur colombien. La -vraie- vérité est que les milliards de dollars de ce plan ne sont destinés qu’à financer une guerre contre l’ennemi intérieur de toujours -le communisme- au profit des intérêts économiques du secteur privé ! L’autoritaire Álvaro Uribe Velez, sur promessse électorale d’en finir rapidement avec les FARC, arrive au pouvoir en 2002. Il met rapidement en œuvre sa « Politique de Sécurité Démocratique », véritable stratégie de guerre avec réseau d’indicateurs, compagnies de sécurité privées et soldats-paysans. Il n’y a pas, pour Uribe, de conflit armé en Colombie -seulement « une guerre contre le terrorisme ». Et surtout, le « Plan Patriote », partie militaire du Plan Colombie destinée à vaincre les FARC, permet enfin aux EU de s’engager ouvertement dans la lutte « anti-insurrectionnelle » ! 14.000 à 18.000 militaires sont envoyés dans le sud de la Colombie, où se trouvent les cadres et une partie importante des FARC.

Entetemps, les organisations de défense de Droits de l’Homme dénonçent les abus du régime et des paramilitaires. Plus de 70.000 personnes -en majorité des civils- tuées ces 20 dernières années, 30.000 disparues ! Quatre millions de Colombiens exilés politiques ou économiques ! Trois millions de paysans, indigènes, afrodescendants déplacés par la force et la terreur -pour récupération des terres pour des projets économiques ou fuyant les combats ! Augmentation des massacres et assasinats politiques paramilitaires, en 3 ans, de plus de ... 600 % ! La Colombie est le premier pays au monde pour le nombre d’assassinats de syndicalistes -plus de 40 déjà depuis le début de l’année 2008! - ou de journalistes. Et surtout, comme le souligne le récent Tribunal International d’Opinion sur les violations des Droits de l’Homme en Colombie tenu à Bruxelles sous la présidence du sociologue belge François HOUTART, l’impunité en Colombie est presque totale. Quasi 100 % des crimes qui concernent des violations de Droits de l’Homme restent impunis ! La responsabilité de l’Etat colombien est établie dans la grand majorité des violations, qu’elles soient commises par des militaires, des policiers ou autres agents. Tous ces crimes ont une logique : ils bénéficient politiquement ou économiquement à l’Etat, aux paramilitaires et aux entreprises multinationales américaines ou européeennes -dans la plus pure logique néolibéraliste.

En 2005, une loi dite de Justice et Paix –surnommée Loi pour l’Impunité- devait permettre la démobilisation et la réinsertion dans la vie civile de quelques 30.000 paramilitaires. Cette loi ne prévoyait qu’une peine de 8 ans maximum pour les délits les plus graves en échange d’une promesse des inculpés de tout dénoncer. Mais la loi de Justice et Paix dérape : un bras de fer s’engage entre Uribe et certains chefs paramilitaires, qui ne s’estiment plus suffisamment protégés par ladite loi et commencent à parler –trop. Fin 2006 éclate le scandale de la parapolitique : 64 congressistes -le quart du Congrès- sont identifiés par la Cour Suprême pour liens présumés avec le paramilitarisme, dont 32 sont emprisonnés -parmi lesquels tous les élus du parti d’Uribe, moins… un. Les faits démontrent que les groupes paramilitaires n’ont en fait aucunement cessé leurs activités à l’heure actuelle, et sèment toujours leur idéologie de terreur à la campagne, mais aussi dans des quartiers entiers de Bogotá ou Medellin…

La loi de Justice et Paix prévoyait une peine réduite aux paramilitaires -sans aucune mesure avec les délits concernés. De l’autre côté, certains chefs guérilleros colombiens ont été jugés et condamnés aux USA à de nombreuses années de prison –tel Simon Trinidad, un ancien banquier « reconverti » dans les FARC, qui a écopé d’une peine de 60 ans pour « terrorisme » et « trafic de drogue ». Deux poids, deux mesures. La Colombie d’Uribe : une démocratie ou un terrorisme d’Etat à la solde de l’Empire ?

Armando G.

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À lire :

Colombie. Derrière le rideau de fumée. Histoire du terrorisme d’État
Hernando Calvo Ospina
Éditions Le Temps des Cerises, Pantin, 2008.

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