LA SOLITUDE DE L'AMÉRIQUE LATINE - Gabriel García Márquez



Discours à la réception du Prix Nobel de Littérature 1982

Antonio Pigafetta, un navigateur florentin qui a accompagné Magellan lors du premier voyage autour du monde, a écrit lors de son passage par notre Amérique méridionale une chronique rigoureuse qui paraît cependant une aventure de l’imagination. Il a raconté qu’il avait vu des cochons avec le nombril dans le dos, et quelques oiseaux sans pattes dont les femelles couvaient dans les dos du mâle, et d’autres comme des pélicans sans langue dont les becs ressemblaient à une cuiller. Il a raconté qu’il avait vu une créature animale avec une tête et des oreilles de mule, un corps de chameau, des pattes de cerf et un hennissement de cheval. Il a raconté qu’ils ont mis en face d'un miroir le premier natif trouvé en Patagonie, et que ce géant exalté a perdu l’usage de la raison par la frayeur de sa propre image.

Ce livre bref et fascinant, dans lequel se perçoivent déjà les germes de nos romans d’aujourd’hui, n’est pas beaucoup moins le témoignage le plus étonnant de notre réalité de ces temps. Les Chroniqueurs de l’Amérique nous ont légué d’autres irracontables. Eldorado, notre pays illusoire si convoité, a figuré dans de nombreuses cartes pendant de longues années, en changeant de lieu et de forme selon l’imagination des cartographes. A la recherche de la fontaine de la Jeunesse Éternelle, la mythique Alvar Núñez Cabeza de Vaca a exploré pendant huit ans le nord du Mexique, dans une expédition folle dont les membres se sont mangés entre eux, et seuls cinq des 600 qui l’ont entreprise sont arrivés. L’un des nombreux mystères qui n’ont jamais été élucidés est celui des onze mille mules chargées de cent livres d’or chacun qui un jour sont sorties du Cuzco pour payer le sauvetage d’Atahualpa et qui ne sont jamais arrivées à destination. Plus tard, pendant la colonie, se vendaient à Carthagène quelques poules élevées dans des terres d’alluvion, dans les gésiers desquelles se trouvaient des petits cailloux d’or. Ce délire doré de nos fondateurs nous a poursuivis jusqu’il y a peu. À peine au siècle passé la mission allemande chargée d’étudier la construction d’un chemin de fer interocéanique dans l’isthme du Panama a conclu que le projet était viable à condition que les rails ne fussent pas faits en fer, qui était un métal peu abondant dans la région, mais qu’ils soient faits en or.

L’indépendance de la domination espagnole ne nous a pas mis à l’abri de la démence. Le général Antonio López de Santana, qui a été trois fois dictateur du Mexique, a fait enterrer avec des funérailles magnifiques sa jambe droite qu’il avait perdue dans la dite Guerra de los Pasteles. Le général Gabriel García Morena a gouverné l’Équateur pendant 16 ans comme un monarque absolu, et son cadavre a été veillé vêtu de son uniforme de gala, et sa cuirasse de décorations assis dans le fauteuil présidentiel. Le général Maximiliano Hernández Martínez, le despote théosophe du Salvador qui a fait exterminer dans un massacre barbare 30 mille paysans, avait inventé un pendule pour vérifier si les aliments étaient empoisonnés, et a fait couvrir d’un papier rouge l’éclairage public pour combattre une épidémie de scarlatine. Le monument au général Francisco Morazán, érigé sur la place la plus grande de Tegucigalpa, est en réalité une statue du maréchal Ney achetée à Paris dans un dépôt de sculptures usées.

Il y a onze ans, l’un des poètes insignes de notre temps, le Chilien Pablo Neruda, a illuminé cette enceinte avec son verbe. Dans les bonnes consciences de l’Europe, et parfois aussi dans les mauvaises, ont fait irruption depuis ce temps-là avec plus de force que jamais les nouvelles fantomatiques de l’Amérique Latine, cette patrie immense d’hommes hallucinés et de femmes historiques, dont l’entêtement sans fin se confond avec la légende. Nous n’avons pas eu un instant de calme. Un président prometheique retranché dans son palais en flammes est mort en se battant seul contre toute une armée, et deux catastrophes aériennes suspectes et jamais éclaircies ont tranché la vie d’un autre au cœur généreux et celle d’un militaire démocrate qui avait restauré la dignité de son peuple. Il y a eu 5 guerres et 17 coups d’État, et a surgi un dictateur luciférien qui au nom de Dieu a mené le premier ethnocide de l’Amérique Latine de notre temps. Pendant ce temps, 20 millions d’enfants latinoaméricains mouraient avant d’atteindre l’âge de deux ans, ce qui est plus que tous ceux qu’ils sont nés en Europe depuis 1970. En raison de la répression il y eut presque 120 000 disparus ; c’est comme si aujourd’hui on ne savait pas où sont passés tous les habitants de la ville d’Uppsala. De nombreuses femmes enceintes ont été arrêtées, ont mis au monde dans des prisons argentines, mais on ignore encore le destin et l’identité de ces enfants, qui ont été donnés en adoption clandestine ou enfermés dans des orphelinats par les autorités militaires. Pour ne pas vouloir que les choses continuent ainsi, près de 200 000 femmes et hommes sont morts sur tout le continent, et plus de 100 000 ont péri dans trois petits pays volontaristes de l’Amérique centrale, Nicaragua, Salvador et Guatemala. Si c’était aux États-Unis, le chiffre proportionnel serait d’un million 600 morts violentes en quatre ans.

Du Chili, un pays aux traditions hospitalières, a fui un million de personnes : 12 % pour cent de sa population. L’Uruguay, une nation minuscule de 2,5 millions d’habitants qui se considérait comme le pays le plus civilisé du continent, a perdu dans l’exil un citoyen sur cinq. La guerre civile au Salvador a causé presque un réfugié toutes les 20 minutes depuis 1979. Le pays qu’on pourrait faire avec tous les exilés et émigrés forcés d’Amérique Latine aurait une population plus nombreuse que la Norvège.

J’ose penser que c’est cette réalité extraordinaire, et pas seulement son expression littéraire qui, cette année, a mérité l’attention de l’Académie Suédoise des Lettres. Une réalité qui n’est pas celle du papier, mais qui vit avec nous et détermine chaque instant de nos innombrables morts quotidiennes, et qui soutient une source de création insatiable, pleine de malheur et de beauté, de laquelle ce Colombien errant et nostalgique n’est qu’un parmi d’autres plus distingué par la chance. Nous autres poètes et mendiants, musiciens et prophètes, guerriers et racaille, toutes les créatures de cette réalité effrénée avons eu très peu à demander à l’imagination, parce que le plus grand défi fut pour nous l’insuffisance des ressources conventionnelles pour rendre notre vie croyable. C’est cela, chers amis, le nœud de notre solitude.

Donc si ces difficultés nous engourdissent, que nous sommes de son essence, il n’est pas difficile de comprendre que les talents rationnels de ce côté du monde, extasiés dans la contemplation de leurs propres cultures, soient restés sans méthode valable pour nous interpréter. Il est compréhensible qu’ils insistent pour nous mesurer avec le même étalon avec lequel ils se mesurent eux même, sans rappeler que les épreuves de la vie ne sont pas égaux pour tous, et que la recherche de l’identité propre est si ardue et sanglante pour nous qu’elle le fut pour eux. L’interprétation de notre réalité avec des schémas étrangers contribue seulement à nous rendre de plus en plus méconnus, de moins en moins libres, de plus en plus solitaires. Peut-être l’Europe vénérable serait-elle plus compréhensive si elle essayait de nous voir à travers son propre passé. Si elle se rappelait que Londres a eu besoin de 300 ans pour construire sa première muraille et de 300 autres pour avoir un évêque, que Rome s’est débattue dans les ténèbres de l’incertitude pendant 20 siècles avant qu’un roi étrusque ne l’implantât dans l’histoire, et qu’encore au XVIe siècle les Suisses pacifiques d’aujourd’hui, qui nous enchantent avec leurs fromages doux et leurs montres impavides, ensanglantèrent l’ Europe comme soldats de fortune. Encore à l’apogée de la Renaissance, 12 000 lansquenets à la solde des armées impériales pillèrent et dévastèrent Rome, et tuèrent à coups de couteau huit mille de ses habitants.

Je ne cherche pas à incarner les illusions de Tonio Kröger, dont les rêves d’union entre un nord chaste et un sud passionné exaltaient Thomas Mann il y a 53 ans dans ce lieu. Mais je crois que les Européens d’esprit éclairant, ceux qui luttent aussi ici pour une grande patrie plus humaine et plus juste, pourraient mieux nous aider s’ils révisaient à fond leur manière de nous voir. La solidarité avec nos rêves ne nous fera pas sentir moins seuls, tant que cela ne se concrétise avec des actes de soutien légitime aux peuples qui assument l’illusion d’avoir une vie propre dans la répartition du monde.

L’Amérique Latine ne veut pas ni n’a de quoi être un fou sans arbitre, ni n’a rien de chimérique dans le fait que ses desseins d’indépendance et d’originalité deviennent une aspiration occidentale. Cependant, les progrès de la navigation qui ont réduit tant de distances entre nos Amériques et l’Europe semblent avoir augmenté en revanche notre distance culturelle. Pourquoi l’originalité qu’on nous admet sans réserves dans la littérature nous est-elle refusée avec toute sorte de suspicions dans nos si difficiles tentatives de changement social ? Pourquoi penser que la justice sociale que les Européens d’avant-garde essaient d’imposer dans leurs pays ne peut pas aussi être un objectif latinoaméricain avec des méthodes distinctes dans des conditions différentes ? Non : la violence et la douleur démesurées de notre histoire sont le résultat d’injustices séculières et d’amertumes innombrables, et non un complot ourdi à 3 000 lieues de notre maison. Mais nombre de dirigeants et penseurs européens l’ont cru, avec l’infantilisme des grands-parents qui ont oublié les folies fructueuses de leur jeunesse, comme si n’était possible un autre destin que de vivre à la merci des deux grands propriétaires du monde. Telle est, chers amis, l’ampleur de notre solitude.

Cependant, face à l’oppression, au pillage et à l’abandon, notre réponse est la vie. Ni les déluges ni les pestes, ni les famines ni les cataclysmes, ni même les guerres éternelles à travers des siècles et des siècles n’ont réussi à réduire l’avantage tenace de la vie sur la mort. Un avantage qui augmente et s’accélère : chaque année il y a 74 millions de naissances de plus que de décès, une quantité de vivants nouveaux comme pour augmenter sept fois chaque année la population de New York. La majorité d’entre eux naissent dans des pays avec moins de ressources, et parmi ceux-ci, bien sûr, ceux d’Amérique Latine. En revanche, les pays les plus prospères ont réussi à accumuler assez de pouvoir de destruction comme pour anéantir cent fois non seulement tous les êtres humains qui ont existé jusqu’à aujourd’hui, mais la totalité des êtres vivants qui sont passés par cette planète d’infortune.

Un jour comme celui d’aujourd’hui, mon maître William Faulkner a dit dans ce lieu : « Je me refuse à admettre la fin de l’homme ». Je ne me sentirais pas digne d’occuper cet endroit qui fut le sien si je n’avais pas pleine conscience de ce que pour la première fois depuis les origines de l’humanité, la catastrophe colossale qu’il se refusait à admettre il y a 32 ans est maintenant rien de plus qu’une simple possibilité scientifique. Devant cette réalité saisissante qui à travers tout le temps humain a dû paraître une utopie, les inventeurs de fables que tous nous croyons nous nous sentons le droit de croire qu'il n’est pas encore trop tard pour entreprendre la création de l’utopie contraire. Une nouvelle et triomphante utopie de la vie, où personne ne peut décider pour les autres jusqu’à la forme de mourir, où vraiment soit vrai l’amour et soit possible le bonheur, et où les lignées condamnées à cent ans de solitude ont enfin et pour toujours une deuxième chance sur la terre.

Traduction Estelle et Carlos D

Source en français : El Correo
Source en espagnol : Nobelprize.org

DE BOLIVAR À CHÁVEZ OU "SERVIR UNE RÉVOLUTION, C'EST LABOURER LA MER" - Muriel Knezek


Fut-il long le chemin jusqu’au socialisme du XXIe siècle de Chavez, c’est de la prise de conscience prolongée de la portée de la pensée de Bolivar que la révélation d’une unité spirituelle et morale des peuples du continent sud-américain s’établit aujourd’hui.

L’interminable bouleversement politique latino-américain, en perpétuel mouvement, est un phénomène qui se transforme d’instant en instant. Combative et opiniâtre, la Révolution au Sud n’est pas au bout de ses peines mais ancrée dans la durabilité.

Choisir la République à la démocratie fut certainement l’objectif de Simon Bolivar (1783-1830), général et homme politique vénézuélien. Par République, Bolivar – le Libertador – entendait une séparation des pouvoirs, une liberté civile, l’abolition des privilèges, l’égalité et la modernité des idées. Cette République qui par les lois corrige les différences et mène à la liberté absolue. Hostile au suffrage universel, constatant que l’élection était un acte de liberté ou d’esclavage du peuple, Bolivar affirmait ainsi qu’une société de statuts hiérarchiques ne pouvait être une démocratie. De par sa vision d’un « peuple sans savoir ni vertu ni culte », la démocratie était à exclure ou alors il s’agissait fortement de former et d’éduquer pour y aboutir. Fort de ce constat, en 1812, Bolivar estimait que les peuples n’étaient pas prêts à la démocratie.

Depuis, la controverse sur cette question bien argumentée autorise à dire que la République est devenue largement synonyme de démocratie. Hugo Chavez, président de la République bolivarienne du Venezuela depuis décembre 1998, entend ainsi associer à sa République une démocratie participative afin de démocratiser la démocratie.

Dans le contexte d’une interrogation croissante sur les limites de la démocratie représentative, du fait majoritaire de la professionnalisation du politique et de l’omniscience des experts, Chavez considère comme impératif de mettre à la disposition des citoyens les moyens de débattre, d’exprimer leur avis et de peser dans les décisions qui les concernent.

Prémisse d’un nouvel âge

Inspiré des Lumières, de la Révolution française et de l’influence de l’exemple d’Haïti, premier pays des Caraïbes à connaître sa Révolution et son indépendance en 1804, l’idéologie du Sud reflète très tôt une première réflexion sur les dangers d’une conquête et le besoin d’une assise des indépendances. L’expression « Nuestra America » de Francisco de Miranda (1750-1816) symbolise déjà la quête d’une unité continentale du Sud.

Ce phénomène précurseur isolé, pas organisé mais naissant, du fait de singularités de personnes, en détache l’idée majeure d’émancipation. Le rêve d’une grande confédération sud-américaine à l’image des récents Etats-Unis d’Amérique, première nation décolonisée du monde en 1776, revendique un patriotisme continental unique.

Ainsi, la « Campagne admirable », que mène Bolivar entre 1811 et 1825, qui force les autorités espagnoles à consentir à l’indépendance de l’Amérique latine qu’elle domine depuis le XVe siècle, amène la Venezuela, la Colombie, l’Equateur, le Pérou et enfin la Bolivie à se libérer.

L’élaboration de Constitutions en vue de pérenniser la République, la signature de décrets telles l’abolition de l’esclavage des Noirs et des Indiens et la redistribution des terres, la présence d’un état fort, la liberté politique, les réformes universitaires et la mise en place de nationalisations transcrivent la mise en marche d’une idéologie du bolivarisme visionnaire.

Les principes d’une armée commune, d’un pacte de défense mutuel et d’une assemblée parlementaire supranationale sont alors évoqués lors du congrès de Panama en 1826 dans le but d’organiser une Société des Nations Américaines. Hélas, les barrières géographiques et les intérêts nationaux divergents feront capoter le projet, mettant fin au rêve de Bolivar d’une Amérique latine unifiée.

A cette époque, le continent n’est pas prêt malgré l’inspiration progressiste forte. Mais le cadre des âges du bolivarisme est constitué et la toile se tisse.

Ainsi, la doctrine Monroe, prononcée par le président James Monroe en décembre 1823 et synonyme d’une politique expansionniste du nouvel hégémon américain qui allait servir de soubassement doctrinal à une « Amérique américaine », est déjà largement rejetée par une résistance latino-américaine.

Cette période du latino-américanisme, durant laquelle les Etats-Unis prennent le Texas, la Californie, le Mexique et investissent une partie de l’Amérique centrale en usant de la pratique simple, audacieuse et sans scrupules des doctrines américaines, décide l’Amérique latine à défendre sa souveraineté vis-à-vis du Nord – « Il faut une doctrine Monroe contre les US ».

Lutte

Le moment est venu pour organiser la solidarité latino-américaine et la résistance armée. Le bolivarisme descend dans les ateliers et les champs. La Révolution mexicaine s’avère un déclencheur à la révolte. Le pacte ABC de 1914 (Argentine, Brésil, Chili) reflète ce combat frémissant. L’influence du modèle soviétique marque le continent, sensible au langage marxiste.

Totalement opposée aux interventions étrangères, l’Amérique latine prend la mesure de sa force par la révélation de l’efficacité des luttes solidaires continentales. La cohésion s’effectue, le projet s’enrichit par la création de mouvements collectifs autonomes comme l’Apra péruvienne – Alliance populaire révolutionnaire américaine – créant un front unique latino-américain. De nouvelles couches de la société sont entrainées dans l’émergence d’une lutte contre l’expansionnisme américain. Le soutien de l’URSS et de la Chine à ce processus renforce les volontés de changement et suscite de grands espoirs.

La Révolution cubaine de 1956 se révèle être le point référent dans lequel le guévarisme du Ché est clairement inspiré du bolivarisme. Alors, le castrisme est-il le bolivarisme ? Oui, si l’on admet que la lutte de Castro pour le socialisme à été séparée du monde ouvrier dans un premier temps, tout en donnant des preuves de ses tendances démocratiques. De la même façon que Bolivar, Castro considérait la conscience politique des travailleurs comme une question à développer pour qu’elle prenne sa véritable dimension dans la révolution. Sa classe sociale – semblable à celle de Bolivar – était également celle de ses opposants. Cette classe qui jouera le rôle dirigeant dans la Révolution.

Du côté vénézuélien, la prise du pouvoir par Chavez en 1998, démocratiquement élu, et la mise en place de sa politique socialiste semble en revanche se rapprocher d’une véritable maturité du bolivarisme.

Chavez suggère de « terminer l’oeuvre de Bolivar », c’est-à-dire parvenir à son développement complet. La méthode : désarticuler les engrenages nuisibles de toute dépendance et apporter des changements sociaux par des programmes d’éducation, essentiels à la libération d’un peuple et à son investissement dans la construction d’une société démocratique. Chavez veut rendre les pauvres « visibles » par leur considération en premier lieu.

Chavez révèle qu’on peut utiliser la politique pour mettre en place des changements et venir à bout du marasme interne à la gauche. Sa politique n’est pas seulement un choix entre un néolibéralisme soit disant démocratique et un populisme autocratique, Chavez internationalise l’expérience bolivarienne pour laquelle les Etats-Unis et les médias s’affichent hostiles.

La leçon de Chavez est de donner de l’importance à une démocratie participative populaire, de rejeter la bureaucratie et la centralisation. Il s’agit bien de revisiter l’idée de Bolivar, de réexaminer l’ancienne politique de l’URSS et celle de toute la sociale démocratie par le pan du progressisme et de la remise en question. Son projet émancipateur basé sur l’articulation de la pensée bolivarienne par un « socialisme du XXIe siècle » est un modèle en train de s’inventer – celui de la démocratie pédagogique.

Chavez crée de cette façon la résistance sur tout le continent où son bolivarisme devient internationalisme.

Par ce caractère de résistance et afin de souligner ses convictions et d’afficher surtout un signe fort d’opposition, Chavez a été jusqu’à déplacer l’écharpe présidentielle de l’épaule droite à l’épaule gauche au cours de la cérémonie officielle de son investiture au poste de Président du pays pour la période de 2007 à 2013.

Chavez cherche à bâtir et à asseoir des coopérations solidaires sans les Etats-Unis et à aboutir à une communauté des Etats latino-américains.

Les choix

Aujourd’hui, le continent latino-américain s’annonce être un laboratoire d’expériences politiques innovantes pleines d’espoir et de réponses aux menaces et provocations du monde néolibéral. Le processus de transformation insurrectionnelle, amplifié depuis le putch d’avril 2002 à Caracas et le coup d’Etat au Honduras en juin 2008, favorise les initiatives de résistances et d’organisation des masses populaires.


Oui, Chavez est populiste et révolutionnaire par la critique des élites et l’appel d’un recours au peuple.

Les menaces intérieures et extérieures du XXIe siècle sont les mêmes que celles du XIXe. Les accords bilatéraux américains néfastes pour le continent, déjà opérationnels à l’époque de Bolivar, sont toujours d’actualité. Pour Chavez, le nouvel ordre mondial du XXIe siècle doit être socialiste, par le bénéfice du collectif pour une nouvelle société.

Ces stratégies de transformation fondamentales sont accessibles par les réformes et la Révolution, éliminant le danger de la bureaucratie et du libéralisme. Une utopie réalisable par la justice sociale. La nationalisation du secteur social, la réforme foncière par des terres redistribuées, l’enseignement et l’assistance médicale gratuits sont les points clés de cette mutation.

Le système interaméricain de 1948, sous l’appellation de l’OEA – Organisation des Etats Américains –, a brisé les relations entre le Nord et le Sud et se révèle être un échec. Le Sud se place dans un contexte d’opposition à la Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA ou Alca), reflet de la libéralisation commerciale, du multilatéralisme modulaire et du fonctionnalisme flexible. Ainsi, l’Union des nations sud-américaines (Unasur), créée en mai 2008, réfute l’ingérence nord-américaine dans les affaires politiques et économiques latino-américaines.

De ce fait, l’intégration régionale sans les US, la sécurité énergétique par le pétrole, la stabilité des prix par le biais de l’Opep (en juin 2005, le Venezuela signe un accord avec 13 autres pays des Caraïbes portant sur des échanges pétroliers avantageux afin de faciliter l’indépendance des pays des Caraïbes), la présence chinoise et russe sur le territoire vénézuélien affichent un affranchissement du continent qui oblige les Etats-Unis à mettre en oeuvre une machine à propagande ouvrant à accusations pour lancer une contre-offensive. L’aide aux Farc, à l’ETA, le soutien au terrorisme et au narcotrafic, les droits de l’homme et l’humanitaire sont les sujets fétiches et les paravents de l’immixtion américaine sur le continent.

Chavez est « le gorille rouge », il faut donc préparer l’opinion à toutes manipulations. Les outils : la diabolisation, la déstabilisation, les insultes et le recours à la violence justifiée.

Dans ce contexte, le Venezuela contestataire et en pleine période de transition, considéré comme « l’épicentre de la stratégie US » par Hilary Clinton de par sa dimension géopolitique, est devenu la véritable bête noire. Son processus socialiste actuel fonctionne encore sur les bases d’un capitalisme mortifère (violence, intrusion, corruption…) – certes –, mais dont la décadence oblige à des coups politiques brutaux.

Conjoncturellement, pour les Etats-Unis, l’Amérique latine est moins importante que le Moyen-Orient mais stratégiquement majeure. Ainsi, le Pentagone a ressuscité en avril 2008 sa IVe Flotte, avec pour mission de patrouiller dans les eaux latino-américaines et des Caraïbes. Sans rougir, le message est clair : « Le rétablissement de la IVe flotte est plus un geste politique que militaire, destiné à faire face à la montée en puissance des gouvernements de gauche dans la région ».

Les différences s’avèrent donc très nettes entre le discours diplomatique américain et les faits.

L’ingérence permanente sous couvert de l’Usaid et du Ned, les coups d’Etat fomentés, la récente militarisation en Haïti, la culture de la coca en progression de 27% sur les territoires colombiens contre une augmentation de 5% en Bolivie où l’accroissement de la culture est uniquement destiné à des infrastructures parallèles pour la chimie sont la manifestation de l’interposition américaine. Et le financement des bases militaires colombiennes sous tutelle américaine, qui dépasse de façon abyssale les besoins nécessaires à la lutte du narcotrafic, la preuve d’une organisation de la provocation par la violence.

Sentence

L’objectif de l’Empire est de lutter contre la fragmentation et de s’opposer à l’hydre de l’anarchie et de l’antirépression. La grille médiatique d’aujourd’hui est celle des possédants dévoilés comme « les nouveaux chiens de garde du système ». Pour Bourdieu : « L’information circule de manière circulaire ». Pour Chomsky : « le NED et l’Usaid opèrent une guerre propre », il s’agit « d’une police de la pensée qui s’installe », d’une référence à « la pensée unique dirigée vers le marché et qui devient le seul modèle d’aujourd’hui ».

Pour l’Empire, rien d’autre n’est possible que la gestion du capitalisme. Le pouvoir économique doit dominer le pouvoir politique. L’Amérique latine voit les choses autrement, de façon ferme et déterminée. Armé pour ce combat depuis Bolivar, le XXIe siècle du sous-continent est propice à l’antithèse et à la désobéissance. Même s’il s’agit de labourer la mer pour y arriver, le Révolution bolivarienne de Chavez n’en démordra pas

Muriel Knezek

Source : Le Grand Soir