Le Pérou, pays de l'ancien empire inca, s'est accordé une bien agréable cure de jouvence. Ollanta Humala, d’origine indigène, ancien militaire, fondateur du Parti Nationaliste Péruvien (PNP), a en effet remporté les élections présidentielles face à Keiko Fujimori, fille du bien connu dictateur. Cette victoire pourrait marquer l'arrêt d'une longue période –presque quatre décennies- de gouvernements dociles à Washington. Elle pourrait aussi annoncer un certain renforcement des positions progressistes au sein du continent. Cependant, des nuages menaçants pourraient assombrir les bonnes intentions du nouveau président. Va-t-il vraiment -comme son nom inca le suggère-, voir tout ?
Au Pérou, la pauvreté est endémique. Un Péruvien sur deux est pauvre, un Péruvien sur quatre est extrêmement pauvre. Dans certains départements, 70 à 80 % de la population est touchée. Le modèle néolibéral appliqué avec zèle ces dernières décennies par Fujimori (1990-2000) et Alan García (1985-1990 et 2006-2011) n'a fait que remplir les poches des multinationales et renforcer la pauvreté du peuple péruvien, sous cape d'une corruption généralisée et endémique. De Fujimori, on retiendra par exemple qu'il a exterminé la gauche dans un bain de sang. Alan García, quant à lui, peut se ‘vanter’ de pas mal d'exécutions arbitraires et de massacres de paysans.
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| Ollanta Humala se présente déjà aux présidentielles de 2006, mais est battu par Alan García - Photo Sulsba Yepez |
Dès 1991, Ollanta Humala participe, en tant qu'officier de l'armée, aux combats contre le Sentier Lumineux. En l'an 2000, déjà lieutenant-colonel, il se soulève contre le régime de Fujimori. Il est gracié à la fuite du dictateur, puis réintégré au sein de l'armée. Admis à la retraite en 2004, il se présente aux présidentielles de 2006, mais est battu par Alan García. Son passé de militaire sera exploité, pendant la campagne électorale 2011, par une droite sans scrupules (haute hiérarchie catholique comprise) dont tout particulièrement ses connexions supposées avec Chávez suite à une visite faite par le candidat à Caracas en 2004. Ce dernier argument, utilisé férocement, fut déterminant pour sa défaite en 2006.
C'est que Ollanta Humala s'est en effet montré très sensible et attentif aux besoins de la population défavorisée du Pérou, à ses aspirations, ses inquiétudes. Il propose un large éventail de politiques sociales, telles que la pension pour les plus de 65 ans, des programmes d'alimentation et de garderies infantiles, de défense des droits du travail, du salaire de base, le programme Juntos (revenu de 35 $ mensuels pour les plus pauvres), des restaurants populaires, des bourses universitaires, des incitations financières pour le retour au pays des 3 millions de Péruviens à l'extérieur, etc [1]. C'est ainsi qu'il récoltera le vote d'une majorité de gens pauvres, de paysans, d'ouvriers, d'habitants des 18 départements (sur 25) les plus pauvres du Pérou, du sud des Andes et de l'Amazonie -en fait les zones de conflits pétroliers, miniers et relatifs aux projets IIRSA [2].
Mais si le volet social tient une place importante dans le programme de Ollanta Humala, le programme économique quant à lui, se révèle plus conciliant avec la droite financière et économique. Certes, lors d'un entretien qu'il a encore eu la veille du 2e tour des élections, Ollanta Humala réaffirme son engagement pour un « accroissement économique accompagné d'inclusion sociale », parle de « corriger la politique économique » -s'empressant d'ajouter que « nous ne parlons pas de changer le modèle capitaliste, le modèle d'une économie ouverte de marché ». S'il a promis de mieux redistribuer les richesses du pays (argent, de cuivre, zinc, étain et autres) et d'éviter la déprédation et l'externalisation de ces ressources minières, s'il prévoit une réforme fiscale et de lutte contre la corruption endémique et contre l'évasion des capitaux, s'il a bien précisé que son administration exécuterait des « politiques réalistes pour solutionner les problèmes du Pérou en matière de santé, d'éducation, d'infrastructure de sécurité », s'il a bien prétendu « faire une transformation de l'agriculture, de l'industrie pour que se créent plus d'emplois, qu'il y ait plus d'argent au sein de la Nation », le fait est que, tous ces changements ne font pas un programme réellement révolutionnaire. Il le confirme d'ailleurs lui-même : quand on lui demande si son gouvernement sera de gauche, il esquive la question et répond qu'il sera... pour le peuple.
Afin de rassurer les milieux économiques, le candidat a dû, lors du deuxième tour, abandonner deux projets importants : la nationalisation d'entreprises, et la convocation à une assemblée constituante. Pourtant, la nouvelle charte à élaborer était un des programmes pivots de « Gana Perú » (‘Le Pérou gagnant’) -le rassemblement de gauche dont font partie Ollanta Humala et, notamment, le Parti Communiste Péruvien (PCP). Il va sans dire que ces milieux économiques et financiers étaient très inquiets du déroulement et des résultats de ces élections. C'est ainsi que le candidat, à peine confirmé dans sa victoire, reçut un sérieux coup de semonce du monde boursier – qui n'est, ni plus ni moins, selon Atilio A. Boron, qu'un véritable « message mafieux » : la bourse de Lima dégringola de plus de 10% -alors que, selon des analystes, il n'y avait aucun fondement macro-économique pouvant justifier cette chute boursière. Pour le sociologue argentin, la réponse est simple : les spéculateurs ont décidé d'envoyer un message clair au nouveau président « progressiste » élu, l'incitant ainsi à ne pas quitter les voies néolibérales de ses prédécesseurs. En somme une petite démonstration de leur puissance et de leur force financière, pour le cas où... [3].
Il se dégage dès lors une impression ambivalente de ces élections. C’est ainsi que, paradoxalement, outre le vote du peuple d'en bas, le progressiste Ollanta Humala a reçu l'appui de certains milieux de droite, financiers, économiques ou... culturels ! Un certain Mario Vargas Llosa, prix Nobel de littérature pas spécialement reconnu pour ses sympathies de gauche, a recommandé de voter pour lui : c'est que le spectre d'un retour du fujimorisme ne présageait en effet rien de bon pour le pays. Selon certaines rumeurs, l’écrivain pourrait être nommé ambassadeur à Madrid : un prêté pour un rendu, en quelque sorte. Quant aux milieux économiques, il suffit de voir avec quel empressement Luis Alberto Moreno, président de la Banque Interaméricaine de Développement (BID), est venu à la rencontre du président élu : ce technocrate aurait manifesté à Ollanta Humala son souci de préserver les stratégies pour un maintien des priorités de développement au Pérou dans les normes libérales, bien entendu...
Des questions se posent également quant au positionnement futur du Pérou sur l'échiquier politique en Amérique latine. Le récent « Accord du Pacifique » conclu avec le Chili, la Colombie et le Mexique -contre-offensive politique et économique de Washington sur le continent reprenant l'agenda de la défunte ALCA [4]- doit encore être débattu et ratifié au Congrès péruvien [5]. Il n'est pas sûr qu'il soit voté. Ollanta Humala souhaiterait en effet avantager une meilleure intégration de son pays via l'UNASUR -ou même, on peut rêver, l'ALBA-, renforcer l'axe Equateur-Pérou-Bolivie, et rapprocher le Pérou du Brésil par l'adoption d'un système économique similaire. Le Pérou s'éloignerait alors de l'axe néo-libéral auquel il est attaché actuellement pour rejoindre le camp réformiste et socio-démocrate formé par des pays tels que l'Argentine ou le Brésil. Enfin, on devra également s'interroger sur la position du Pérou face à la fraîche Communauté des Etats Latino-Américains et des Caraïbes (CELAC). Encore faut-il que l'Empire laisse cette « dérive » s'installer : le Pérou est en effet un pays stratégiquement important, pour les ports sur le Pacifique et les voies de communications IIRSA, ainsi que pour les bases militaires US entourant le Brésil et complétant le système en train d'être mis en place en Colombie. Encore faut-il aussi que l'extrême droite, menacée dans ses intérêts de classe, ne favorise pas un coup d'État comme au Vénézuela, en Équateur, en Bolivie ou au Honduras. Alan García avait promis, quant à lui, qu'il ferait tout pour empêcher Ollanta Humala de devenir président [6]...
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| L'élection de Ollanta Humala à la tête du Pérou peut constituer une aube naissante pour un peuple humilié avec la complicité d'une oligarchie rapace et raciste. |
La conclusion est claire : l'élection de Ollanta Humala à la tête du Pérou peut constituer une aube naissante pour un peuple humilié de voir son pays livré aux intérêts des multinationales, avec la complicité d'une oligarchie rapace et raciste. Mais la question qui se pose est la suivante : comment Ollanta Humala va-t-il concilier la continuité du modèle capitaliste, avec le concept de souveraineté et la défense des intérêts de son peuple ? Comment va-t-il, par exemple, concilier une Constitution qui donne la priorité à la propriété et à l'investissement privé, avec des nécessités impératives d'investissement public et de défense des populations locales ? Exemple : 16 millions d'hectares concédées à des multinationales en zone amazonienne, 24 millions d'hectares en région andine. Tous en territoires collectifs indigènes.
Jean-Paul Sartre, dans son scénario « L'engrenage », raconte l'histoire d'un tyran d'un pays pétrolier renversé par une révolution populaire. Mais l'histoire, racontée à rebours, s'avère cruelle : le tyran était à l'origine un révolutionnaire soucieux des intérêts de son peuple. Il fut mis au pas par les propriétaires étrangers du pétrole, sous la menace des armes. Et la tyrannie se réinstalla... Toute proportion gardée, Ollanta Humala pourra-t-il servir deux maîtres à la fois, le peuple et le capitalisme?
Prise de pouvoir et nouveau gouvernement
Il vaut la peine de se pencher sur les débuts de ce gouvernement progressiste -le premier dans l'histoire du Pérou républicain. Le 28 juillet 2011, Ollanta Humala jura fidélité à l'esprit, aux principes et valeurs de... la Grande Charte nationaliste de 1979 - et non sur la Constitution de 1993, élaborée après le coup d'Etat fujimoriste par dissolution du Congrès. Cela déclencha l'ire incontrôlée d'une certaine Martha Chávez, congressiste fujimoriste -qui se retrouvera suspendue de ses fonctions par le Congrès pour une période de 120 jours. Ce qui pourrait n'être qu'anecdotique montre déjà, en fait, le comportement que risque d'afficher la droite durant cette législature. Une droite avec laquelle Ollanta Humala a dû d'ailleurs composer quelque peu son gouvernement. Citons simplement l'exemple du ministère de l'Economie et des Finances, qui a été confié à Liguel Castilla... ancien vice-ministre du gouvernement de Alan García ! Ou rien de moins que la présidence du Conseil des ministres, attribuée à Salomón Lerner Ghitis, chef d'entreprise d'origine juive, patron de banque et de moyen de communication... lequel donna, bien sûr, son appui à Ollanta Humala lors des élections présidentielles de 2006 et 2011. Mais le nouveau gouvernement ménage cependant la chèvre et le chou. La première loi de consultation préalable des populations indigènes est déjà votée, tandis qu'un accord a été conclu avec les entreprises extractrices pour un apport volontaire à l'État qui passe de 500 à 3000 (millions de soles). Ce nouveau gouvernement semble soucieux de montrer son respect des promesses électorales, de rappeler aussi son engagement vers l'intégration sud-américaine -à l'écart de tout impérialisme. Voilà qui est bien. Mais c'est oublier les démons qui veillent, descendants directs de Pizarro, ceux de l'extractivisme (le fléau grandissant de toute l'Amérique latine), du saccage systématique des ressources naturelles au profit des grandes capitales multinationales. Et ces démons n'ont aucun scrupule envers la Madre Tierra -ni le Pérou, Terre des Incas.
Thierry Pignolet
(Article à paraître dans le Drapeau Rouge, journal du Parti communiste de Wallonie-Bruxelles)
Notes (Article à paraître dans le Drapeau Rouge, journal du Parti communiste de Wallonie-Bruxelles)
- Entrevista exclusiva al candidato Ollanta Humala, Carlos Noriega, in Página12, 04-06-2011, http://www.pagina12.com.ar/diario/elmundo/4-169439-2011-06-04.html
- IIRSA : Intégration de l'Infrastructure Régionale en Amérique du Sud, méga-projet centré sur les secteurs du transport, l'énergie et les télécommunications qui prétend interconnecter les voies fluviales, routières et aériennes du continent afin de faciliter l'exportation des matières premières. L'IIRSA intéresse les grands groupes économiques -surtout américains-, et va à l'encontre des populations indigènes locales, des agriculteurs et de l'environnement.
- Mensage mafioso, Atilio A. Boron, in Rebelión, 08-06-2011, http://www.rebelion.org/noticia.php?id=130024
- ALCA : Zone de libre-échange des Amériques ou ZLEA.
- Nuevo centro del conflicto geopolítico regional, Raúl Zibechi, en America Latina en Movimiento, 10-06-2011, http://alainet.org/active/47199
- El comandante en un campo minado, Gustavo Espinoza M., in Rebelión, 26-06-2011, http://www.rebelion.org/noticia.php?


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